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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 07:00

L'édito du bulletin d'information de la paroisse sainte Foy "Catho Tonic" du 29 sept. reprenait des extraits d'un article écrit par Bruno FRAPPAT, paru dans le journal La Croix du samedi 21 et dimanche 22 sept. 2013.

Nous reproduisons ici l'intégralité de cet article.

On y aurait passé la nuit. Fascinant spectacle que celui du redressement du Concordia, échoué depuis vingt mois devant le petit port du Giglio, en Italie. Des « webcams », disposées en quatre endroits, pour varier les angles, ont filmé et diffusé la scène des heures durant. Pas de commentaires, pas de blabla. Un « direct » sur l’Internet pour permettre à des millions de spectateurs couche-tard de participer, ne serait-ce que par le regard, à cette formidable œuvre collective.

La nuit bleue. Une masse blanche, énorme, éclairée par des projecteurs bleus et blancs. Des petits bateaux, fanal rouge un peu secoué, passaient et repassaient devant la scène. On voyait des vagues modérées strier la surface de l’eau noire. L’immense navire, blessé sur son flanc, dévoilait peu à peu la partie immergée de sa coque. D’une couleur marron, rouille. Il semblait ne rien se passer. Le mastodonte n’avait pas l’air de réagir. On s’efforçait de trouver des points de repère pour s’assurer que, quand même, si lente soit la manœuvre, elle était efficace. Que, oui, il avait bougé. L’aube révéla l’accomplissement.

Rarement aura-t-on assisté à spectacle plus « arrêté », à événement plus statique. Abstrait, en quelque sorte. On savait que le navire se redressait, d’heure en heure gagnant quelques centimètres qui, sur l’écran de l’Internet, paraissaient des microns. Il nous semblait, en y venant et y revenant sans cesse, que l’angle fait avec l’horizon se réduisait. « Ça progresse, non ? Tout à l’heure, on ne voyait pas du tout cette cabine. » Pas un cri. Pas une déclaration. Pas une polémique. Pas un expert commis pour commenter le travail des autres. Cette œuvre titanesque était lestée d’un silence quasi total.

Ce fut l’événement le plus positif de la semaine que cette opération visant, dans un premier temps, à redresser les 114 000 tonnes du navire de 290 mètres de long (plus grand que le Titanic, n’avait-on cessé de nous répéter). Une démonstration des capacités techniques de l’humanité, de son aptitude, parfois, à réparer ses erreurs, les dégâts du progrès. Il avait fallu des milliers d’heures de travail, de préparation, de planification, d’imagination. Des centaines d’ingénieurs, de techniciens, de marins, étaient depuis des mois sur l’affaire. Des Italiens, bien sûr, dont la fierté était à redresser, elle aussi. Mais aussi des Américains, des Français, des Allemands, le tout sous la direction d’un Sud-Africain. Une véritable ONU technologique. Une ONU efficace.

Il y aura d’autres étapes redoutables à franchir, avant que le navire ne flotte et ne soit remorqué pour aller se faire détruire ailleurs. Mais le redressement du géant était sans doute la plus aléatoire de ces étapes. Il n’y avait pas de « plan B ». S’il s’était avachi de nouveau, ou sur l’autre côté, il n’y aurait eu aucune solution et il aurait, des décennies durant, souillé la mer et ce petit port qui n’en demandait pas tant. La capacité réparatrice est une merveille fascinante. Elle est à la hauteur de nos capacités destructrices. On se prenait à rêver qu’à l’autre bout des mers, du côté de Fukushima, d’autres hommes, d’autres techniciens, trouvent eux aussi une parade pour réparer l’injure faite à la nature.

Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage. Au Giglio, ce n’est pas un plan panique qui fut mis en œuvre, mais une opération longuement mûrie, préparée dans le calme des bureaux d’études. Cette patience compétente est ce qui donne souvent aux humains l’idée que nulle situation n’est désespérée. La lenteur de l’opération de la nuit de lundi à mardi, le sentiment que rien ne progressait, ressemblaient à ce qui se passe parfois dans les têtes et dans les cœurs.

Nous trouvons que les choses n’avancent jamais assez vite. Nous frémissons à l’idée de brûler les étapes, de réparer à toute vitesse ce qui est détraqué. L’exemple du redressement du Concordia, avec ses câbles se tendant silencieusement dans la nuit, et de manière invisible, montre que la réussite est souvent liée à une manière de sagesse par rapport au temps. À une façon d’accueillir sereinement les hauts et les bas de la destinée, à supporter la lenteur des choses et des processus. À supporter l’interminable. À ne pas renoncer au premier pépin. À une alliance de la continuité dans l’effort et de la positivité dans l’observation des progrès accomplis.

Leçon technologique, leçon humaine. C’est une véritable « communauté internationale » qui a permis cet exploit : plus de 30 nationalités. Une communauté sans mégalomanie, sans paranoïa, sans violence, sans obsession des intérêts individuels de ses membres. Sans esprit de domination, sans rodomontades, sans menaces. Pourquoi, face à une catastrophe, trouve-t-on cette capacité de se mobiliser ensemble et pas par rapport à ces autres formes de catastrophes que sont les guerres ?

On songeait évidemment à la Syrie et à l’ONU en voyant, le lendemain, le navire penaud posé à l’horizontale sur les fonds marins. Il n’avait pas fière allure, avec son flanc droit maculé de rouille et de boue tandis que sa partie gauche, d’un blanc toujours triomphal, rappelait par quel orgueil tenace et vanité de « faire le malin » il en était venu à s’échouer à deux encablures de ce port qui ne demandait rien. Face éclairée, face sombre. Face protégée, face engloutie. Flancs blessés, tordus, ou épargnés. Bateau divisé contre lui-même. N’émettant plus aucun son depuis près de deux ans. Navire au-delà de la détresse. Monstre froid des mers, qui s’était révélé aussi dangereux mort que vivant.

Il s’appelait Concordia, ce bateau qui fit honte à l’Italie. Quand il n’en restera plus rien, pas une tôle, pas un câble, pas une cabine, pas une ampoule électrique ; quand on aura réussi à le véhiculer jusqu’au port où il sera démantelé, il demeurera le souvenir, certes, d’une tragédie, mais aussi de ce long moment magique où l’on put se dire : « C’est gagné ! Ils ont réussi à le redresser ! Chapeau ! » Et qu’ils l’auront fait dans la concorde parmi un monde ordinairement plus à l’aise dans la discorde et la pagaille. Merci à eux pour leur lente ardeur.

Bruno. FRAPPAT

extrait du journal La Croix

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